[Articles] Accompagnement des personnes requérantes d’asile et réfugiées en Suisse: analyse d’un dispositif cantonal d’intégration

Alida Gulfi, Geneviève Piérart et Sandrine Papaux (2025)

Résumé
Cet article étudie l’impact d’un dispositif cantonal suisse d’accompagnement des personnes requérantes d’asiles et réfugiées sur leur intégration. Il interroge le travail des professionnel·le·s de ces dispositifs et analyse les trajectoires d’intégration des personnes concernées. Les professionnel·le·s sont en tension entre une logique gestionnaire de l’asile et les besoins réels des personnes accompagnées. Celles-ci atteignent partiellement leurs objectifs d’intégration, notamment en mobilisant des ressources non gouvernementales. Plusieurs trajectoires-types d’intégration ont été dégagées.

Mots-clés: asile, intégration, politique, gestion publique, trajectoires

Support for Asylum Seekers and Refugees in Switzerland: Analysis of a Cantonal Integration Program

Summary
This paper examines the impact of a cantonal Swiss support system for asylum seekers and refugees on their integration. It examines the work of the professionals involved in this system and analyzes the integration trajectories of asylum seekers and refugees. Professionals are experiencing tension between the administrative logic of asylum and the real needs of the people they support. The latter partially achieve their integration objectives, sometimes by mobilizing non-governmental resources. Several typical integration trajectories have been identified.

Keywords: asylum, integration, policy, public management, trajectories

1 Introduction

En Suisse, les demandes d’asile sont instruites au niveau fédéral par le Secrétariat d’État aux migrations (SEM). Les cantons sont responsables de l’accompagnement des personnes requérantes d’asile et réfugiées, qui comprend l’accueil et l’hébergement (d’abord dans des centres collectifs, puis dans des logements indépendants), l’encadrement (soutien financier, conseil), l’intégration sociale et professionnelle (scolarité, formation professionnelle, programmes d’occupation) ainsi que l’accès aux soins. La Confédération verse aux cantons des indemnités forfaitaires pour ces prestations. Conformément à l’art. 80 de la

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Loi fédérale sur l’asile (LAsi, état du 1er janvier 2024), les cantons peuvent soit exercer ces compétences par le biais des administrations cantonales ou communales, soit les déléguer (tout ou en partie) à des partenaires, par exemple des associations caritatives, des organismes publics spécialisés ou des organisations privées à but non lucratif (Alberti, 2019; Aubry, 2023). Cette délégation se fait dans le cadre de contrats de prestations entre les autorités et des prestataires privés. Ces contrats stipulent les objectifs à atteindre ou les prestations à délivrer, les délais dans lesquels ils doivent être réalisés ainsi que les indicateurs qui permettent d’évaluer la qualité des prestations; ils sont associés à une enveloppe budgétaire qui spécifie les ressources humaines et financières allouées à la réalisation des prestations contractualisées (Giauque, 2020). Les contrats de prestations constituent donc un dispositif de gestion central associé à la nouvelle gestion publique, qui vise à assurer des prestations d’accueil et d’intégration rentables et efficaces sur le terrain (Alberti, 2019; Giauque, 2020), en réduisant les budgets, en quantifiant explicitement les performances des dispositifs d’accueil et d’intégration et en développant un contrôle par les prestations délivrées (Dussuet et al., 2022). Ces instruments ont des conséquences sur le dispositif d’accueil et d’intégration des personnes requérantes d’asile et réfugiées. D’une part, ils réorganisent les relations entre l’État et les bénéficiaires, notamment par le biais de la gouvernance à distance via des normes et des indicateurs quantitatifs et qualitatifs. D’autre part, l’évolution des structures organisationnelles induite par cette forme de gestion publique (par exemple bureaucratisation des pratiques, manque de ressources et de temps, nature des services fournis, diminution du temps consacré aux bénéficiaires, augmentation des contrôles) influence les conditions de travail des professionnel·le·s des organisations qui s’occupent de la prise en charge des personnes requérantes d’asile et réfugiées (Alberti, 2019; Dussuet et al., 2022; Giauque, 2020). Par ailleurs, en Suisse, ce dispositif se décline différemment d’un canton à l’autre, ce qui engendre des disparités régionales au niveau de l’offre institutionnelle, de son organisation et des types de mesures d’intégration cantonales et communales disponibles (Probst et al., 2019; Wichmann et al., 2011).
À partir des résultats d’un mandat cantonal d’évaluation de l’intégration des personnes requérantes d’asiles et réfugiées, cet article étudie les impacts de cette gestion déléguée de l’accueil des personnes requérantes d’asile et réfugiées sur leur processus d’intégration. Pour ce faire, il interroge le travail des professionnel·le·s au sein de services d’accueil et d’intégration gérés par des organisations privées. Il analyse également les trajectoires d’intégration de personnes requérantes d’asile et réfugiées du canton concerné. Par cette étude, menée de 2022 à 2023, le canton mandataire souhaitait obtenir une vision

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approfondie des effets de sa politique d’intégration, au-delà des normes et indicateurs formels de la Confédération, dans le but de développer des prestations répondant au mieux aux besoins des bénéficiaires.

2 Cadre conceptuel et théorique

L’intégration est envisagée ici, dans une perspective sociopolitique, comme l’inclusion ou la participation sociale des individus à des contextes de la vie quotidienne (groupes sociaux, communautés, etc.) ainsi qu’à des contextes fonctionnels (formation, emploi, etc.) (Piňeiro, 2020a). L’État met en œuvre des stratégies de promotion de cette intégration par quatre grands types d’intervention, constituant la base des mesures d’intégration: l’amélioration du statut juridique des personnes, le développement des ressources (financières ou prestations en nature), l’amélioration des structures d’opportunités pour les personnes concernées (logement, insertion professionnelle, etc.), ainsi que l’amélioration de leurs capacités d’action (par exemple sous forme d’accompagnement social ou de conseils en matière de santé) (Kaufmann, 2012, cité par Piňeiro, 2020a). Dans le domaine de la migration, cette acception de l’intégration doit être envisagée de manière critique: d’une part, elle induit, dans les faits, une logique de contrôle de l’État sur les individus (la non adhésion aux mesures d’intégration pouvant remettre en cause leur statut migratoire); d’autre part, les individus y sont envisagés dans une perspective mécaniste d’acceptation et d’application des normes d’intégration, qui ne prend pas en compte la diversité de leurs expériences de vie (Piňeiro, 2020b). La notion de trajectoire d’intégration permet d’élargir cette perspective. Elle est basée sur le concept de trajectoire de vie, qui consiste en «un entrecroisement de multiples lignes biographiques plus ou moins autonomes ou dépendantes les unes des autres» (Hélardot, 2006, p. 60). Ces lignes biographiques correspondent à différents domaines de l’existence (parcours scolaire, emploi, choix résidentiels, santé, vie sociale, etc.) (Gensel et al., 2020). Ici, ces différents domaines sont envisagés dans le cadre temporel de l’immigration en Suisse, afin d’étudier l’intégration dans une perspective biographique et non normative, i.e. basée sur le sens que les personnes migrantes donnent à leur parcours migratoire (Piérart et al., 2019).
Pour étudier le travail des professionnel·le·s chargé·e·s de mettre en œuvre les politiques migratoires au sein des services d’accueil et d’intégration ainsi que les mesures d’intégration proposées aux personnes requérantes d’asile et réfugiées, notre article prend appui sur l’approche de la street-level bureaucracy (Lipsky, 2010). Dans cette perspective, les professionnel·le·s chargé·e·s d’appliquer les politiques publiques auprès des personnes concernées disposent d’un pouvoir discrétionnaire qui leur permet d’interpréter et

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d’appliquer les règles et les directives en prenant en compte les spécificités des situations concrètes (Dussuet et al., 2022; Ledoux & Perrier, 2022). Les professionnel·le·s sont ainsi confronté·e·s à des dilemmes et des défis dans leur travail quotidien, car leurs décisions ont un impact direct sur la vie des bénéficiaires. Toutefois, leurs marges de manœuvre sont négociées au sein des dispositifs qui déterminent quelles sont les mesures à proposer, à quel moment et pour quel public-cible. Cette approche se révèle pertinente ici pour comprendre les pratiques des professionnel·le·s, les difficultés rencontrées dans l’accompagnement des personnes requérantes d’asile et réfugiées ainsi que les stratégies mises en œuvre pour les surmonter. Elle nous permet également d’explorer l’impact des mesures mises en place sur le processus d’intégration des personnes concernées.
Notre étude mobilise également les travaux sur l’intersectionnalité (Crenshaw, 1991) pour évaluer les trajectoires d’intégration des personnes requérantes d’asile et réfugiées ainsi que les facteurs de risque et de protection qui les influencent, ces derniers étant considérés comme des attributs ou des ressources qui déterminent la probabilité qu’une personne ou un groupe rencontre une situation indésirable, en l’occurrence des difficultés d’intégration (Couteron, 2019). L’approche de l’intersectionnalité postule que les systèmes d’inégalités fondés notamment sur le genre, la classe, l’ethnicité, l’âge ou la sexualité s’articulent pour assigner aux personnes des positions sociales hiérarchisées et contextualisées (Perriard, 2020). Développée initialement par Crenshaw (1991) pour mettre en lumière une double invisibilisation des formes spécifiques de domination des femmes noires aux États-Unis et souligner ainsi la nécessité d’intégrer la question raciale dans la problématique féministe, l’intersectionnalité vise une compréhension large des phénomènes sociaux, croisant plusieurs rapports sociaux et analysant les relations entre eux (Fassin, 2015). En Suisse, les politiques migratoires tendent à considérer les personnes concernées de manière homogène en fonction du seul critère du statut migratoire, sans prendre en compte la complexité d’autres facteurs qui les traversent, par exemple l’âge, le genre, le niveau de formation, l’état de santé, le pays d’origine (Cattacin & Domenig, 2015). Cette approche s’avère ainsi particulièrement adaptée pour analyser les interactions entre les mesures d’intégration proposées et les trajectoires d’intégration des personnes requérantes d’asile et réfugiées.

3 Cadre méthodologique

Cette recherche s’est appuyée sur une méthodologie mixte (Creswell, 2009), combinant une enquête quantitative exploratoire des trajectoires d’intégration

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des personnes requérantes d’asile et réfugiées (volet 1), une enquête par focusgroupes (volet 2) et une enquête par entretiens (volet 3) réalisées dans un canton de Suisse romande. Le présent article porte uniquement sur les données qualitatives récoltées lors des volets 2 et 3.
Ces volets se sont inscrits dans une démarche qualitative et une perspective compréhensive visant à faire émerger le sens que les participant·e·s donnent à leurs expériences. La thématique et les objectifs de la recherche ont rendu nécessaire le recrutement de deux groupes de participant·e·s: des professionnel·le·s d’encadrement et d’intégration et des personnes requérantes d’asile et réfugiées. Leur recrutement s’est fait par l’intermédiaire de deux services qui s’occupent de l’accueil des personnes relevant de la Loi suisse sur l’asile (LAsi), soit les personnes requérantes d’asile et réfugiées vivant dans le canton. Les personnes ont participé aux deux volets sur une base volontaire.

3.1 Du côté des professionnel·le·s

Ce volet visait à identifier les éventuels freins et facilitateurs à la mise en œuvre des mesures d’intégration proposées aux personnes requérantes d’asile et réfugiées, en partant des expériences des professionnel·le·s travaillant dans les deux services concernés.
Au total, vingt-trois personnes ont participé à trois focus-groupes lors d’une séance en présentiel. Différentes fonctions étaient représentées: conseil en intégration (11 personnes), service social (8), encadrement en foyer d’hébergement collectif (3) et formation en langue d’accueil (1).
Les thèmes suivants ont été abordés lors des focus-groupes: 1) les prestations fournies, le fonctionnement et la collaboration entre les services; 2) les difficultés rencontrées par les professionnel·le·s dans le cadre de leur travail et les stratégies adoptées pour y faire face; 3) l’efficacité des mesures d’intégration mises en place dans les domaines de l’hébergement, l’encadrement et l’aide sociale, l’intégration sociale et professionnelle, la santé et le bien-être; 4) les trajectoires d’intégration types des personnes requérantes d’asile et réfugiées ainsi que les facteurs favorisant ou limitant leur intégration. Chaque focus-group a duré deux heures; les trois séances ont fait l’objet d’un enregistrement audio et ont été intégralement transcrites tout en préservant l’anonymat des participant·e·s.
Les informations recueillies ont été soumises à une analyse thématique classique (Bardin, 2016; Miles et al., 2014): transcriptions intégrales, pré-analyse, codage, analyse et interprétation des données. L’analyse a fait émerger des contenus spécifiques aux quatre thèmes mentionnés ci-dessus, de manière transversale aux trois focus-groupes.

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3.2 Du côté des personnes requérantes d’asile et réfugiées

Ce volet avait pour objectif d’explorer le vécu et les expériences des personnes requérantes d’asile et réfugiées dans leur parcours d’intégration, par le biais d’entretiens biographiques rétrospectifs.
Au total, sept personnes ont participé à des entretiens individuels: une mère de famille monoparentale âgée de 36 ans (titulaire d’un permis B); quatre jeunes hommes âgés de 16 à 21 ans – un jeune de 16 ans (permis F), deux jeunes de 17 ans (permis B et F) et un jeune de 21 ans (permis B) –, tous les cinq étant au bénéfice de l’aide sociale; ainsi que deux hommes de 25 ans ne bénéficiant plus de l’aide sociale (permis B et F). Dans le domaine de l’asile, le permis B réfugié est délivré aux réfugié·e·s reconnu·e·s. Il donne accès au regroupement familial immédiat, au marché du travail, à l’aide sociale ordinaire ainsi qu’au droit de voyager (à l’exception du pays d’origine). Un permis C peut être demandé après 10 ans de séjour. Le permis F, quant à lui, est délivré aux personnes dont le besoin de protection internationale est reconnu sans que le statut de réfugié·e leur soit accordé. Ce permis est associé à une décision de renvoi dont l’exécution est jugée inexigible, illicite ou impossible et il est renouvelé automatiquement tous les 12 mois.
Un guide d’entretien semi-directif a été élaboré en lien avec les objectifs de la recherche. En particulier, les personnes étaient appelées à décrire les mesures d’intégration suivies et les aides reçues dans le cadre de différentes institutions, services et associations du canton, ainsi qu’à évaluer leur utilité. Pour cela, différents thèmes ont été abordés: questions juridiques et administratives, procédure d’asile; logement; aspects financiers; apprentissage de la langue d’accueil; formation et travail; loisirs et sports; santé physique et/ou psychique. Les personnes étaient également invitées à parler des difficultés rencontrées dans leur vie quotidienne et des stratégies mobilisées pour y faire face, ainsi que de leurs besoins sur le plan de l’intégration. Les entretiens ont duré en moyenne 1h15 et ont tous été enregistrés avec l’accord des participant·e·s. Un entretien a été réalisé avec un·e interprète.
Les données recueillies ont également été soumises à une analyse thématique classique (Bardin, 2016; Miles et al., 2014), sur la base des thèmes mentionnés ci-dessus. L’analyse a eu lieu dans un premier temps par entretien, puis de façon transversale, comparant les réponses afin de relever les similitudes et différences entre les expériences des personnes interviewées.

4 Résultats

Les résultats fournissent une vue d’ensemble des freins et des facilitateurs de la mise en œuvre des mesures d’intégration proposées par les services

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cantonaux en faveur des personnes requérantes d’asile et réfugiées. Les données concernant les professionnel·le·s seront d’abord abordées, sous trois angles: les difficultés rencontrées dans l’accompagnement du public-cible, les stratégies mises en œuvre pour surmonter celles-ci, et les facteurs influençant les trajectoires d’intégration des personnes accompagnées. Ensuite seront présentés les expériences et besoins des personnes requérantes d’asile et réfugiées en matière d’intégration dans le canton. Enfin, nous présenterons une analyse croisée des propos recueillis auprès des professionnel·le·s et des requérant·e·s d’asile et réfugié·e·s interviewé·e·s, afin d’identifier les convergences et divergences dans les représentations des trajectoires d’intégration types, des facteurs de risque et de protection, ainsi que des besoins des personnes concernées.

4.1 Du coté des professionnel·le·s

Les difficultés rencontrées par les professionnel·le·s

Les professionnel·le·s interrogé·e·s sont confronté·e·s à plusieurs difficultés dans l’accompagnement du public-cible. Ces difficultés sont d’ordre relationnel, contextuel et structurel.

› Relations entre professionnel·le·s et bénéficiaires

Le thème le plus fréquemment évoqué par les professionnel·le·s est celui de la méconnaissance générale de la Suisse et du fonctionnement du cadre légal cantonal et fédéral dans plusieurs domaines (asile, administration, assurances, emploi) de la part des personnes requérantes d’asile et réfugiées, qui ont généralement une vision idéalisée du pays, considéré comme le «rêve européen» (Service 1, 3ème FG). Les différences culturelles (par exemple visions différenciées des statuts et des rôles des hommes et des femmes dans la société, du travail, de la communication interpersonnelle, des notions de propreté, saleté et hygiène, des règles de cohabitation) ont également un impact sur le travail des professionnel·le·s ainsi que sur les divers aspects de la vie des personnes requérantes d’asile et réfugiées (notamment au niveau de l’intégration sociale, du travail, de l’hébergement, de la santé). Les difficultés des personnes requérantes d’asile et réfugiées avec la langue du canton d’accueil peuvent limiter l’accès et l’échange d’informations cruciales et constituer un obstacle à la compréhension du système de l’asile et à leur intégration professionnelle et sociale. Un autre aspect problématique a trait aux vulnérabilités, aux trajectoires migratoires et aux caractéristiques personnelles des personnes requérantes d’asile et réfugiées (passé traumatique, isolement, problèmes de santé physique et psychique) qui

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nécessitent un accompagnement global et inter-institutionnel, parfois compliqué à mettre en œuvre.

› Contexte de travail

Les professionnel·le·s évoquent des difficultés qui concernent l’exercice de leur activité au sein des services. Tout d’abord, on trouve la surcharge de travail, notamment au niveau des tâches administratives qui sont jugées chronophages, telles que «rapports de stage », «base de données », «fiches à remplir », «signature de contrats » (Service 1, 1er FG; Service 2, 3ème FG) et en lien avec l’engagement récent et important de personnel pour pallier l’augmentation du nombre de personnes requérantes d’asile et réfugiées. Des salaires insuffisants et une surcharge émotionnelle des professionnel·le·s sont également mentionnés. De plus, les participant·e·s relèvent des difficultés au niveau de la collaboration avec les différents services de l’administration cantonale ou fédérale qui s’occupent de l’intégration: une administration «mal organisée », «kafkaïenne », «lente » et des «tensions inter-institutionnelles », où «différents services se renvoient la balle » (Services 1 et 2, 1er, 2ème et 3ème FG) ainsi qu’avec les acteurs locaux dans différents domaines (par exemple travail, hébergement, garde des enfants). Enfin, les professionnel·le·s s’interrogent sur la pertinence, l’utilité, la rémunération et le caractère peu incitatif de certaines mesures d’intégration proposées par leurs services aux personnes requérantes d’asile et réfugiées. Le manque de perspectives à long terme pour ces personnes est également relevé.

› Système sociétal et politique

Au niveau du cadre juridique, plusieurs critiques émergent. Tout d’abord, la politique et la procédure d’asile fédérales sont jugées particulièrement complexes et longues, ce qui est perçu comme un facteur de démotivation pour les requérant·e·s d’asile en attente d’une décision. Deuxièmement, la variabilité des droits en fonction du statut juridique accordé (par exemple sentiment d’insécurité lié au caractère temporaire du permis F) est également pointée du doigt. Troisièmement, la Loi sur l’aide sociale (LASoc) et son application sont critiquées en raison de leur manque d’incitatifs à l’insertion professionnelle: selon les professionnel·le·s, le fait que tout excédent de salaire au-delà d’une certaine franchise soit déduit de l’aide sociale décourage les bénéficiaires à chercher un emploi, à le conserver et à viser une sortie de l’aide sociale. Finalement, certain·e·s professionnel·le·s dénoncent des budgets insuffisants dans le secteur de l’asile concernant différents domaines (personnel, logement) ainsi que la difficulté pour les personnes requérantes d’asile et réfugiées de faire reconnaitre leurs diplômes, ce qui peut influencer négativement leur

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motivation à s’engager dans un processus d’intégration sociale et professionnelle à long terme.

Les stratégies mobilisées par les professionnel·le·s

Pour faire face aux difficultés rencontrées dans l’accompagnement des personnes requérantes d’asile et réfugiées, les professionnel·le·s développent et mobilisent des ressources et des stratégies. D’une part, elles/ils ajustent leurs attitudes et pratiques aux spécificités et besoins des bénéficiaires en allouant du temps, des informations et des explications supplémentaires, ou en mettant au premier plan leurs compétences relationnelles, par exemple l’«écoute », le «respect» et la «confiance » (Services 1 et 2, 1er, 2ème et 3ème FG). D’autre part, elles/ils disposent d’une liste de mesures d’intégration fournie par le canton qu’elles/ils mobilisent peu en préférant élaborer des mesures «au cas par cas», notamment grâce à des partenariats établis au sein de leurs réseaux (par exemple avec des associations, des lieux de formation ou des employeurs et employeuses). De même, elles/ils suivent des «formations continues » (Service 1, 1er et 2ème FG; Service 2, 3ème FG) afin d’être mieux préparé·e·s à l’intervention et cherchent du soutien au sein de leur lieu de travail (échanges, collaborations, travail en réseau) ou à l’extérieur auprès de «psychologues », «ostéopathes », «kinésiologues » (Service 1, 1er et 2ème FG) pour faire face au stress et à la surcharge émotionnelle.

Les trajectoires d’intégration des personnes requérantes d’asile et réfugiées

Finalement, les professionnel·le·s relèvent l’influence de certaines caractéristiques des personnes requérantes d’asile et réfugiées sur leur parcours d’intégration sociale et professionnelle. De manière générale, les personnes les plus formées, celles qui ont de la facilité à apprendre la langue du canton d’accueil, les plus jeunes ainsi que les personnes qui sont arrivées seules en Suisse ont un parcours d’intégration plus «réussi» que les personnes sans formation initiale, les plus âgées et les familles avec enfants. Le pays d’origine semble également jouer un rôle sur le parcours l’intégration, principalement en raison de facteurs structurels (motifs de migration, statut migratoire, etc.).

4.2 Du côté des personnes requérantes d’asile et réfugiées

Les personnes requérantes d’asile et réfugiées se sont exprimées sur les mesures d’aides reçues et leur utilité dans différents domaines.
Au niveau juridique et administratif, les participant·e·s témoignent de la complexité du système suisse, des procédures d’asile et des démarches à effectuer et constatent un écart entre le prescrit et le réel en termes de délais en ce qui concerne l’obtention du statut de réfugié·e.

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Ce qui est difficile, c’est de pas envoyer une réponse claire de jusqu’à quand on attend. … Par exemple moi j’ai un permis F, par rapport à la loi je travaille. Il y a plus que trois ans que je suis indépendant; la règle, si on est cinq ans en Suisse, si on est un an indépendant, on peut demander facilement le permis B. Ce que j’ai fait il y a presque un an, trois mois et j’ai pas de réponse. (Participant 6)

Le soutien des professionnel·le·s et les cours d’intégration constituent des ressources appréciées.

Ici à [nom du canton], on avait une formation qui était organisée pour les gens, qui expliquait les règles de trafic, les règles de cohabitation, la poubelle, ce genre de choses. Ils ont donné la formation de base qui durait sur deux jours. … […] Et c’est pour ça que c’était assez utile pour moi. (Participant 1)

Sur le plan financier, l’aide mensuelle reçue pour couvrir les besoins de base (i.e. repas, hygiène, vêtements, activités de loisirs, abonnement de téléphonie mobile, médicaments non pris en charge par les caisses maladies) est considérée comme insuffisante. En effet, plusieurs participant·e·s évoquent un budget serré, des fins de mois difficiles, l’impossibilité de s’offrir des extras et une situation qui devient très problématique lorsque des frais inattendus surviennent.

C’est très difficile d’arriver à la fin du mois avec cette somme qu’on reçoit. Ce montant, c’est un montant avec lequel je suis censé acheter des habits, de la nourriture, et tout autre besoin de base et c’est pas assez. Même les quinze premiers jours du mois, après le quinzième jour il y a plus d’argent. (Participant 2)

Cette précarité financière constitue une source de stress pour les participant·e·s et peut avoir des conséquences négatives sur leur intégration.
S’agissant de l’accès à un logement indépendant, les difficultés rencontrées par les participant·e·s relèvent principalement des conditions restrictives du marché de l’immobilier (par exemple niveau élevé des loyers, montant de la caution à verser) ainsi que d’attitudes discriminantes de la part de propriétaires et régies.

C’est facile à trouver mais après, pour faire le contrat, on n’a pas le droit normalement avec le permis F, et le propriétaire il a pas trop confiance. (Participant 4)

L’écart entre l’aide financière perçue et le montant des loyers sur le marché immobilier cantonal est également mentionné.

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Le [service] paie pour chaque personne 300 francs pour le loyer, et puis avec 300 francs, on peut rien faire pour le loyer. (Participant 4)

L’apprentissage de la langue locale est considéré comme prioritaire par les participant·e·s car il représente un moyen d’intégration sociale et professionnelle.

Alors pour aller travailler, il faut vraiment comprendre la langue; alors pour comprendre la langue il faut aller étudier. (Participante 5)

Cet apprentissage se heurte toutefois à des problèmes d’accessibilité géographique, temporelle (par exemple pauses intercours, vacances, périodes de détresse psychologique qui entravent les apprentissages) et méthodologique (divergences de point de vue sur les approches didactiques).
Au niveau de la formation et de l’insertion professionnelles, les soutiens formels et informels facilitent l’obtention d’une place d’apprentissage ou d’un poste de travail. L’accès à l’emploi dépend beaucoup des représentations des employeurs et employeuses vis-à-vis des personnes requérantes d’asile et réfugiées, malgré le travail de sensibilisation mené par le canton. Une maîtrise insuffisante de la langue et l’absence de diplôme constituent un obstacle supplémentaire, de même que la situation familiale (garde des enfants).

Je pense que pas seulement pour moi, aussi pour les gens suisses, s’ils ont pas de papier [diplôme], c’est pas vraiment facile de trouver un travail. (Participant 4)

Sur le plan des activités sportives et de loisir, leur coût reste élevé et le secteur associatif joue donc un rôle important d’accès à des offres dans ce domaine.

Avant, moi, j’ai commencé le kick box là-bas, à [quartier de la ville]. Moi j’ai payé 40 francs. Il me demande de payer 40 francs par mois mais moi je peux pas. Moi j’ai arrêté. (Participant 8)

Pour les participant·e·s, les loisirs et le sport ont une fonction importante sur le plan de l’intégration mais également du bien-être physique et psychologique.

Comme ça, j’ai appris vraiment un petit peu la culture suisse, les gens, comment ils vivent en Suisse, comment ça se passe la vie quotidienne en Suisse … parce que vraiment, quand on est arrivé en Suisse, pour moi, pas seulement pour moi, quand on arrive en Suisse y a plein de choses qui sont bizarres pour nous. (Participant 6)

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Avec tous ces problèmes qu’on a vécus et qu’on rencontre, si on fait pas d’entrainement, ça pourrait nous rendre fous. (Participant 1)

Dans le domaine de la santé, les participant·e·s, en majorité des personnes en bonne santé, semblent avoir reçu l’aide nécessaire. La santé psychique mérite un point d’attention particulier: les participant·e·s ont exprimé des difficultés sur ce plan (stress, déprime, angoisses) mais seule une personne mentionne avoir reçu un soutien spécifique pour y faire face.
Enfin, les participant·e·s témoignent que le soutien social formel (personnel d’encadrement et d’intégration, formateurs et formatrices des cours de langue, etc.) constitue une ressource précieuse qui répond à leurs besoins individuels et les aide dans la globalité des aspects de leur intégration: apprentissage de la langue d’accueil, appui moral et psychologique, accompagnement dans les démarches et les aspects de la vie quotidienne (scolaire, administratif, juridique, sanitaire, etc.), explications sur le système suisse, la culture, etc.

Notre prof [langue du canton], il est très gentil, il nous aide pas seulement en classe mais aussi si on a un problème dans notre vie privée. Alors oui, je suis content avec cette classe [langue du canton]. … C’est quelqu’un d’énergique, positif et souriant, qui a du respect envers tout le monde. (Participant 1)

Les prestations associatives fournies par des bénévoles sont également très bénéfiques pour les participant·e·s dans plusieurs domaines de leur intégration: soutien moral et psychologique, aide à l’apprentissage de la langue et au travail scolaire, sensibilisation à la culture et à la manière de vivre en Suisse etc.

Un moment, j’avais pas de contact avec ma mère, c’était un peu compliqué. Puis je parlais avec cette famille suisse que je connais. […] Moi j’aimerais bien faire contrôleur de train, comme profession. Je parlais avec ma marraine de ça, et puis elle a trouvé une école tout près de [ville]. (Participant 4)

Les participant·e·s soulignent que le soutien apporté par les bénévoles est davantage pérenne que celui fourni par les professionnel·le·s, limité dans le temps par le mandat institutionnel.

4.3 Analyse croisée

Le croisement des données récoltées auprès des professionnel·le·s et des personnes requérantes d’asile et réfugiées fait ressortir des points de convergence concernant les trajectoires d’intégration types des personnes concernées, les

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facteurs favorisant ou limitant leur intégration ainsi que leurs besoins en termes d’hébergement, d’accompagnement, d’aide sociale, d’intégration sociale et professionnelle, de santé et de bien-être.
Quatre trajectoires d’intégration types ont pu être identifiées à partir d’une analyse croisée des contenus des entretiens menés avec les requérant·e·s d’asile et réfugié·e·s, ainsi que des focus-groupes réalisés avec les professionnel·le·s. Du côté des personnes concernées, les trajectoires se fondent sur leur propre vécu, ce qui permet de documenter des expériences variées. Les professionnel·le·s, quant à elles/eux, ont été invité·e·s à identifier, sur la base de leur expérience, différentes trajectoires types d’intégration observées dans leur pratique, en précisant les critères discriminants (par exemple âge, genre, statut légal, origine géographique). La méthode utilisée pour identifier ces trajectoires repose sur une analyse thématique inductive basée sur les différents domaines de l’existence (par exemple parcours scolaire, emploi, choix résidentiels, santé, vie sociale). Ces trajectoires sont associées à des caractéristiques sociodémographiques: 1) des personnes jeunes (moins de 30 ans), en majorité des hommes, venues seules, qui s’insèrent relativement rapidement sur le marché de l’emploi; 2) des mineur·e·s non accompagné·e·s, accueilli·e·s dans des foyers, qui apprennent la langue puis peuvent suivre une formation professionnelle; 3) des familles, pour lesquelles la dépendance à l’aide sociale peut durer relativement longtemps, en raison de la charge financière importante que représente l’éducation des enfants; et 4) des personnes plus âgées, voire proches de l’âge de la retraite, restant souvent orientées vers leur pays d’origine et/ou leur communauté et rencontrant des difficultés à s’insérer professionnellement.
Parmi les facteurs de risque et de protection, on trouve en premier lieu la santé, les problèmes de santé physiques et/ou psychiques étant fréquemment associés à une dépendance prolongée à l’aide sociale. La monoparentalité constitue également un frein à l’intégration, en raison d’un manque de structures d’accueil pour les enfants permettant au parent concerné de s’investir dans des mesures d’intégration. L’âge joue aussi un rôle, la tranche des 20-30 ans étant celle qui s’insère le mieux sur le marché de l’emploi. Pour les personnes plus jeunes comme pour les plus âgées, les mesures proposées (apprentissage de la langue, possibilité de suivre une formation, autres mesures d’insertion) dépendent aussi de leurs aptitudes personnelles et de leurs parcours prémigratoire (suivi ou non d’une scolarité et/ou d’une formation). La possibilité de bénéficier de soutien social, par l’intermédiaire d’une communauté de compatriotes et/ou d’acteurs associatifs, semble jouer un rôle positif sur la motivation et les opportunités réelles d’intégration (par exemple accès facilité à un emploi, un logement).

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Les résultats apportent également un éclairage sur les besoins des personnes requérantes d’asile et réfugiées, identifiés aussi bien par les professionnel·le·s que par les personnes concernées. Dans le domaine de l’hébergement, les besoins concernent d’une part la qualité de vie dans les foyers, en termes d’hygiène et de conditions de cohabitation, d’autre part l’accès à un logement indépendant, en termes administratifs (bail, garanties) et financiers (caution, loyer). Concernant l’encadrement et l’aide sociale, une meilleure connaissance du système administratif, des procédures, de la répartition des tâches entre les cantons et la Confédération (notamment en ce qui concerne l’octroi de l’asile et la reconnaissance des diplômes) permettrait aux personnes accompagnées de mieux comprendre les décisions les concernant et d’être plus autonomes dans les démarches à effectuer. Les logiques de subsidiarité et de plafonnement de l’aide sociale devraient notamment être mieux explicitées. Étape incontournable de l’intégration sociale, l’acquisition de la langue du canton d’accueil nécessite d’être rendue plus accessible, en termes de lieux de cours, de diversité des niveaux, de flexibilité horaire, de continuité et de méthodes. Les personnes concernées auraient également besoin d’être davantage sensibilisées à certains enjeux de la communication interculturelle, dont la méconnaissance engendre parfois des situations de malentendus ou de tensions avec certains acteurs et actrices de la société d’accueil.
Il faudrait également qu’elles aient davantage d’opportunités de découvrir les spécificités du monde du travail du canton par l’intermédiaire de stages. Pour les familles monoparentales, le fait de disposer d’un système de garde fiable pour les enfants n’est actuellement pas garanti alors qu’il constitue un prérequis à l’intégration professionnelle. Dans le domaine de la santé, les besoins sont importants, en particulier dans le domaine de la santé mentale, en raison des traumatismes vécus avant, pendant ou après le processus de migration par une partie des personnes concernées. Enfin, concernant le bien-être en général, davantage de contacts avec les acteurs et actrices de la société serait bénéfique pour les personnes requérantes d’asile et réfugiées, car ces contacts peuvent avoir des répercussions positives sur les autres domaines par l’intermédiaire du soutien social qu’ils procurent.

5 Discussion

Les résultats mettent en évidence les zones de tension inhérentes à la politique d’intégration mise en œuvre par le canton. Sur le plan du logement, les difficultés constatées dans les foyers sont principalement d’ordre structurel (ressources insuffisantes) malgré la tendance des professionnel·le·s à les attribuer à des facteurs culturels (normes d’hygiènes différentes). Alberti (2019) confirme le déficit de moyens matériels et humains de ce type d’infrastructures;

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les équipes qui y travaillent sont professionnellement et socialement extrêmement disparates, et une majorité du personnel ne bénéficie d’aucune formation spécifique. L’étape du passage d’un logement financé par l’État à un logement indépendant n’est pas suffisamment encadrée, les personnes se heurtant aux conditions restrictives du marché de l’immobilier et à des attitudes et représentations négatives à leur égard. Pour les personnes mineures, la solution des familles d’accueil, en développement depuis peu (Fuchs et al., 2023), mériterait d’être étudiée de manière plus approfondie. Les mesures d’encadrement et d’aide sociale présupposent généralement la motivation des personnes à s’intégrer et la mobilisation de ressources personnelles connexes. Elles montrent leurs limites pour les personnes plus vulnérables qui, en raison de différents facteurs de risque (âge, problèmes de santé, isolement, traumatismes), ont tendance à voir leurs difficultés se chroniciser. Dans la même logique, l’intégration sociale et professionnelle montre à la fois des résultats positifs et des limites. Sur le plan de l’intégration professionnelle, une meilleure sensibilisation des employeurs et employeuses à la signification des titres de séjour est nécessaire: ignorant souvent que les personnes détentrices d’un permis F ont un accès libre au marché du travail, elles/ils perçoivent leur engagement comme un investissement risqué et «provisoire», à l’instar de ce que mentionne leur titre de séjour (Bolzman, 2016). L’intégration sur le marché du travail est régulée par la politique suisse d’immigration, qui favorise l’accès à l’emploi dans les secteurs déficitaires en main d’œuvre et le décourage dans les autres secteurs. L’égalité des chances n’est donc pas effective pour les personnes requérantes d’asile et réfugiées, quand bien même le motif de leur venue en Suisse n’est pas lié au travail (Bertrand, 2020). Les personnes qui acceptent de travailler dans des secteurs peu qualifiés et faiblement rémunérés trouvent rapidement un emploi, alors que les personnes au bénéfice de qualifications professionnelles qu’elles souhaitent exercer dans leur travail trouvent plus difficilement un poste. On retrouve ce mécanisme dans les opportunités de formation professionnelle, où les jeunes peuvent être encouragé·e·s à se former dans des domaines qui peinent à recruter des apprenti·e·s (ODAE, 2021). Dans le domaine de l’apprentissage des langues également, l’offre manque de flexibilité pour s’adapter aux besoins spécifiques de certaines personnes (par exemple garde d’enfants, niveau linguistique suffisant pour entamer une formation professionnelle).
Les difficultés rencontrées par les professionnel·le·s dans leurs interventions, notamment dues au manque de ressources humaines, temporelles et inter-institutionnelles, en lien avec la bureaucratisation néolibérale de la gestion de l’asile (Alberti, 2019), influencent négativement la qualité de l’accompagnement des bénéficiaires dans les différents domaines d’intégration. Selon

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la théorie de la street-level bureaucracy (Lipsky, 2010), les professionnel·le·s se trouvent ainsi en tension entre les politiques, les lois et les ressources qui encadrent leur activité professionnelle (par exemple politique et procédures d’asile en Suisse, politique cantonale d’intégration, loi sur l’aide sociale) et les besoins des personnes accompagnées. Ces tensions peuvent questionner leurs valeurs et les conduire à un engagement professionnel excessif ou au contraire à une prise de distance auto-protectrice, qui s’exprime notamment dans la tendance à attribuer les problèmes aux caractéristiques des personnes rencontrées (différences culturelles, manque de motivation, capacités limitées) (Tessier, 2019). Toutefois, les professionnel·le·s de première ligne développent des stratégies pour surmonter ces tensions et dépasser les conflits de valeur (Achermann, 2018; Lipsky, 2010). En effet, les résultats mettent en évidence que les professionnel·le·s développent et mobilisent des ressources personnelles (ajustement des pratiques sur le terrain, formations continues, soutien par des professionnel·le·s externes au lieu de travail) et interactionnelles avec les bénéficiaires (compétences relationnelles, temps) ainsi qu’avec les collègues au sein ou à l’extérieur de leur lieu de travail (échanges, collaborations, travail en réseau) pour faire face aux difficultés rencontrées dans leur intervention. Ces stratégies d’individualisation favorisent l’atteinte des objectifs visés par les mesures, quand les obstacles structurels les rendent moins efficaces (Achermann, 2018; Tessier, 2019). Il semble donc important de prendre en compte les besoins exprimés par ces acteurs et actrices en termes de coordination des services, d’augmentation des ressources et de nécessité de requestionner les dispositifs. En effet, les professionnel·le·s ont bien conscience que les mesures sont efficaces pour les personnes qui disposent de bonnes ressources personnelles et sociales; par contre, une partie des personnes requérantes d’asile et réfugiées présentent, dès leur arrivée, des vulnérabilités qui risquent de se chroniciser si elles restent dans «l’angle mort » de la politique d’intégration, alors qu’une action précoce sur ces facteurs de risque en limiterait les impacts.
Les difficultés rencontrées par les personnes requérantes d’asile et réfugiées dans leur processus d’intégration peuvent ainsi être analysées dans une perspective intersectionnelle (Darchinian & Kanouté, 2023). En effet, nous constatons que certaines trajectoires sont caractérisées par l’intersectionnalité, dans la mesure où différents facteurs de risque (âge, genre, santé, situation familiale) se combinent pour entraver le processus d’intégration des personnes concernées (Goguikian Ratcliff et al., 2014) et produire ainsi des formes de précarisation (sociale, économique, sanitaire, etc.), qui les touchent tout particulièrement (Bolzman, 2016). Pour les jeunes, le risque de décrochage est renforcé par la question linguistique; en cas de non-obtention d’un diplôme professionnel,

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leur insertion sur le marché de l’emploi est compromise. Or la question linguistique ne dépend pas que des cours proposés, mais également des opportunités de contacts sociaux et de participation à la vie sociale, qui restent limitées en dehors des parrainages. Pour les familles monoparentales, l’accès à un système de garde des enfants est primordial pour l’intégration, celui-ci permettant aux parents d’apprendre la langue, de s’initier à la culture locale et de se rendre disponibles pour un emploi. Enfin, la question des vulnérabilités psychiques est à prendre très au sérieux, les traumatismes liés au parcours migratoire ayant un impact négatif sur le bien-être et la motivation à s’engager dans un processus d’intégration (Maillefer et al., 2019; Womersley et al., 2017). Les personnes concernées auraient besoin de davantage de suivi et de coordination dans leur parcours de soins (Bartolomei et al., 2014). Il peut donc exister un écart entre les rythmes individuels d’adaptation au processus de l’exil et le calendrier des mesures d’intégration proposé par les dispositifs cantonaux. De plus, sur le plan sociétal, la persistance de représentations négatives concernant les personnes requérantes d’asile et réfugiées constitue un frein à leur intégration. Enfin, la gestion administrative et politique des mesures d’intégration peut conduire les personnes concernées à se sentir dépossédées de leur pouvoir d’agir; elles se retrouvent alors en tension entre leur désir de bien faire et le respect de leurs propres besoins (Mbengue-Reiver et al., 2023).
Ces différents résultats ne peuvent être généralisés à l’ensemble des professionnel·le·s œuvrant dans le domaine de l’encadrement et de l’intégration ni à toutes les personnes requérantes d’asile et réfugiées du canton, compte tenu du nombre restreint de participant·e·s à l’étude. Ils sont cependant en partie corroborés par le volet quantitatif de la recherche, quant à lui représentatif1. De plus, ils rejoignent les constats issus de différentes recherches menées en Suisse sur le sujet.

6 Conclusion

Cet article met en évidence les effets de la mise en œuvre d’une logique gestionnaire dans les politiques d’encadrement et d’intégration des personnes requérantes d’asile et réfugiées. L’autorité compétente du canton commanditaire de l’étude se retrouve, à l’instar de ses street-level bureaucrats, en tension entre cette logique gestionnaire, imposée par la Confédération – et plus largement par les politiques migratoires des pays occidentaux – et son souhait de développer des mesures au plus proche des réalités des personnes concernées. Comme le souligne Alberti (2019), la délégation des prestations de la Confédération aux cantons et des cantons à des organisations privées crée une distance tant physique que symbolique entre les espaces décisionnels et opérationnels

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de l’État. Le mandat présenté ici a débouché sur une série de recommandations qui se rejoignent sur le principe de tenir compte des spécificités des trajectoires d’intégration des personnes concernées afin de les articuler aux mieux avec les mesures proposées, et ce au moyen de démarches citoyennes participatives. Ces recommandations sont difficilement compatibles avec une vision normative et mécaniste de l’intégration, mais semblent répondre aux aspirations tant des personnes requérantes d’asile et réfugiées que des professionnel·le·s qui les accompagnent au quotidien dans leur trajectoire d’intégration. Gageons que la réflexion qu’elles susciteront chez l’autorité compétente permettra d’atténuer la distance observée et de rapprocher l’État des personnes pour lesquelles et avec lesquelles il travaille.

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Autrices

Alida Gulfi, Haute école de travail social Fribourg, HES-SO, alida.gulfi@hefr.ch
https://orcid.org/0000-0001-5504-5626

Sandrine Papaux, Haute école de travail social Fribourg, HES-SO, sandrine.papaux@hefr.ch

Geneviève Piérart, Haute école de travail social Fribourg, HES-SO, genevieve.pierart@hefr.ch
https://orcid.org/0000-0003-2559-774X

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